L’âne est haut – 3404 m

 En considérant que la fin de saison continue tant que la nouvelle n’a pas commencé, il est encore temps d’écrire ces quelques lignes pour garder partager une trace. Trace que nous avons laissé sur les pentes du plus haut sommet des Pyrénées.

 Vous vous souviendrez certainement longtemps de cet hiver 2013. Chutes de neige après chutes de neige, des épaisseurs records étaient atteintes à tel point qu’on s’est demandé si elle fondrait avant le prochain hiver. Certains parlant même de la réapparition de glacier dans nos Pyrénées ! On s’est tous gavés de sessions mémorables, certains plus que d’autres. Pour ma part, à la manière des festins de fin d’année, je frisais l’indigestion dès le mois de Mars. J’avais même carrément ranger les planches au placard pour enfiler le baudrier et lézarder sur les rochers ensoleillés. (C’est grave docteur ?!)

 Pourtant, quelques textos alléchants allaient m’obliger à racler le fart de stockage. Cela fait trop longtemps que les hivers passent sans que je puisse saisir ou provoquer les occasions d’aller skier les pentes de ce sommet emblématique. Un copain dispo’ et motivé, un contrôle des conditions nivo’ et météo : tous les voyants sont au vert. Une pareille opportunité ne se représentera pas de sitôt alors on fonce.

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La lune et le loup

Mercredi 01 Mai 2013, rendez-vous au Péage de Montréjau pour aller fêter le travail en Espagne. La route n’est déneigée que jusqu’à l’hospital de Benasque. On laisse les riches dormir au chaud et les fainéants dormir au refuge. On opte pour le mode kosovar dans l’Ex’press’que aménagé. Ainsi, on profitera mieux des 1700 mètres de déniv’ qui nous séparent de la cime convoité, quand on aime on ne compte pas ! (En vrai, on est un peu trop à l’arrache). Le ciel est carrément maussade et on s’endort avec un petit doute sur la fiabilité des sites internet de météo gratuite.

 A quatre heure du mat’, il est toujours trop tôt quand le réveil sonne. Saisi par un froid humide, on regrette vite la tiédeur du duvet. Les doutes de la veille se sont confirmés. Le bruit qui nous a bercé toute la nuit était bien celui de la pluie sur la carrosserie. Le pare-brise est même recouvert d’une couche de grésil. L’ambiance est on ne peut plus glauque. Pourtant, le ciel semble se déchirer … On ne tarde pas pour s’habiller pendant que le réchaud ronronne. Chaussette droite en premier, toujours, puis la chaussette gauche … un grand bol de thé chaud et on quitte le parking les skis aux pieds.

« –Test DVA ?! ok ! »

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Refuge de la Rencluse

 Alors que l’on remonte les pistes de ski de fond, les premières lueurs du jour viennent dévoiler un paysage accueillant. La trace remonte un vallon parsemé de pins noirs. Avec la Maladeta à proximité, ce massif majestueux offre un terrain de jeu attractif. Les espagnols ont bien compris la chance qu’ils avaient et le secteur semble fréquenté. La trace que nous empruntons est digne de celle de la Pierra Menta et on arrive au refuge de la Rencluse en une heure sous les yeux de clients pas complétement réveillés mais certainement dubitatifs.

 En s’attaquant à la grande pente dominant le refuge jusqu’au Portillón Superior, on aperçoit clairement les premiers candidats au sommet. Ils n’ont pas beaucoup d’avance et inconsciemment, notre esprit de compétiteur bourricot refait surface. On accélère d’autant le rythme que les bâtons s’enfoncent de plus en plus profondément dans la neige … accumulation due au vent ou chute de neige récente ?! On n’ose à peine y croire.

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Neige fraîche au mois de Mai ?!

 Rapidement, on laisse sur place deux groupes de raquettistes (oui, monsieur) et même une cordée en crampons piolet (bonne idée). A chaque fois que l’on dépasse nos prédécesseurs, la trace se dégrade un peu plus. On comprend que les précipitations de la veille ont posé une bonne couche de poudreuse et que, devant nous, ça châle grave. D’ailleurs, on sent bien que notre renfort est attendu …  mais en bon ramier de service, on installe un petit jeu de bluff où chacun y va de sa pause kitkat, de son coup de bambou, du réglage de la fixation, du camelback percé … A force de ralentir, on va finir par s’arrêter. Les peaux de phoques nous empêchant de reculer, c’est à notre tour de tracer dans trente centimètres de fraîche. Tout de suite, la moyenne en prend un coup.

Si je double le second, je suis … premier ?!

 Le Portillón Supérieur est une sorte de brèche séparant les glaciers de la Maladeta et de l’Aneto. Une fois franchie, l’objectif est dans la ligne de mire. A 3000 mètres, on commence à dominer les sommets environnants. Le blanc immaculé contraste avec le ciel ensoleillé. Tout en se sachant poursuivi par une horde de suceurs de roue, on profite de ces instants privilégiés. La traversée ascendante jusqu’au Collado de Coronas nous rappelle gentiment qu’à cette altitude, on ne cavale pas comme un isard ! Du moins, pas en brassant avec une paire de mid-fats aux pieds.

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Portillón Superior et glacier immaculé

 Le nuage accroché à la face Sud fini par coiffer complètement le sommet. Alors que nous remontons les cent derniers mètres, on navigue dans un brouillard à couper au couteau jusqu’à buter sur la dernière difficulté : le pont de Mahommet. Cette arête rocheuse aérienne, longue d’une trentaine de mètres, fut baptisée ainsi par Albert de Franqueville lors de la première ascension, le 20 juillet 1842. Prophétie en référence au Coran, il surplombe l’enfer et conduit directement au paradis, plus fin qu’un cheveu et plus tranchant qu’un sabre certains le passeront en un clin d’œil ! D’autres comme le vent ou bien l’éclair ! Certains passeront comme des oiseaux ! D’autres, en se traînant sur les genoux, d’autres en rampant, d’autres tomberont et s’accrocheront avec les mains et passeront ainsi. 

 Pour notre part, la paire de crampons light pour seul équipement, semble bien dérisoire pour s’engager sur ses blocs instables recouverts de neige. Le vide disparaît dans le blanc laiteux du nuage. Alors qu’on allait décider d’un demi tour de montagnard, voilà qu’un élément précipite notre âme de skieur. Pendant nos hésitations, la petite plateforme pré-sommitale s’est remplie. Personne ne semble prêt à s’engager dans la traversée. Cent mètres plus bas, la visibilité permettra de profiter des pentes vierges. On s’est quand même pas fait chier à tracer huit cent mètres de dénivelé pour se faire piquer les premières traces. Alors sans perdre de temps, on serre les chaussures, on enlève les peaux et on claque les fixations.

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Summit moins un mètre

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Promis, on est (quasi) au sommet !

 On part à l’assaut des 1700 mètres de descente. On attaque directement la partie raide du haut par un petit couloir puis on enquille les courbes de rêve, mille mètres de large sur mille mètres de déniv’, on ne sait plus où donner de la spatule. La pause prévue pour manger est toujours repoussée quelques virages plus bas. C’est tellement dur de s’arrêter qu’on l’on se laisse glisser jusqu’au plan d’Aigualluts, lieu où toute l’eau du glacier disparaît dans le Forau pour alimenter … la Garonne !

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Gavage

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Quelle grosse marade

 Une fois rassasiés, nous poursuivons jusqu’au parking via la Besurta. Les derniers mètres mettent à rude épreuve notre manque de technique en ski de fond. Mais après cette descente exceptionnelle où le ski de printemps se transforme en ski de poudreuse, se plaindre relèverait de l’insolence. Heureux d’avoir été au bon endroit au bon moment, on rentre au pays. Ce coup-ci c’est sûr, on range les skis !

Texte: GaeL P.

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